Du caractère abrupt de certains décès ; du nécessaire accès à la naloxone

Edito novembre 2017 | Le Professeur Brice de Ruyver est décédé de manière abrupte en ce mois d’octobre. En tant que Coordinateur de la Cellule Générale de Politique Drogues, l’accessibilité à la naloxone en Belgique aura été un des derniers dossiers qu’il aura étudié. L’enjeu est de sauver des vies et d’éviter des morts soudaines par overdoses.

La nouvelle aura surpris tout le monde : jusqu’au dernier instant, l’homme aura été impliqué dans de multiples projets, de manière concomitante, et sans réserve ni faille. Le Professeur Brice de Ruyver est décédé de manière abrupte en ce mois d’octobre. Il aura fortement marqué la politique drogues belge, et ce durant de longues années. Docteur en criminologie, directeur de l’Institute for International Research on Criminal Policy (UGent), coordinateur drogues national, membre du comité scientifique de l’observatoire européen (EMCDDA), il mettait son expertise tour à tour dans la définition de la politique drogue, dans la recherche académique et dans l’écriture en son nom propre. Dans « De Derde Weg » rédigé avec Cyrille Fijnaut, il proposait notamment, entre l’interdit et la régulation du cannabis, la reconnaissance de l’auto-production et des cannabis social clubs. Sur cette question, il n’aura pas été suivi par le gouvernement actuel, qui vient de passer un arrêté royal prohibant l’auto-culture et tournant le dos à la tolérance à l’égard du cannabis qui était en place depuis une douzaine d’années.

Un décès est toujours malheureux. Il est même choquant lorsqu’il intervient soudainement. C’est vrai pour le Professeur de Ruyver. C’est vrai aussi pour de nombreux autres, dont les usagers de drogues auxquels on s’adresse. A l’heure d’écrire ces lignes, on sait qu’en Europe, les overdoses ont augmenté de manière constante de 2013 à 2015, dernière année de résultats disponibles. On sait aussi que du fentanyl, un produit plusieurs dizaines de fois plus puissant que l’héroïne, est disponible en Belgique et ailleurs en Europe. On suppose enfin, du moins dans notre pays, que les décès rapportés par overdoses sont largement sous-estimés.

En juin dernier, la Fedito Bxl – Drugs & Addictions in Brussels, accompagnée de la Fédération Addictions (France) et du Groupement Romand d’Etudes des Addictions (Suisse), attirait l’attention des politiques dans les pages du Soir, du Monde et du Temps. Modus Vivendi rédigeait déjà son Plan Overdoses, soutenu par la fédération et amené en Cellule Générale de Politique Drogues par les entités fédérées bruxelloises et wallonne, durant l’été. Cela aura été l’un des derniers dossiers que Brice de Ruyver aura été amené à traiter en tant que Coordinateur de la Cellule…

Ce Plan Overdoses préconise notamment la mise en place de salles de consommation à moindre risque, l’amélioration de la collecte des données et la facilitation d’accès à la naloxone.

Concernant les salles de consommation à moindre risque, il n’y a rien de nouveau depuis qu’en octobre 2016 le gouvernement fédéral a classé ce dossier comme « non prioritaire »… malgré qu’il en ait avalisé tous les aspects positifs dans une note de la Cellule Générale de Politique Drogues. Concernant l’amélioration des collectes de données liées aux overdoses, il s’agit d’un dossier lent à faire évoluer, puisque cela fait déjà plusieurs années que Modus Vivendi attire l’attention sur des décès connus d’opérateurs de réduction des risques mais non répertoriés dans les chiffres officiels. Seul le développement de l’accès à la naloxone pourrait connaître des développements concrets et rapides…

La naloxone est déjà disponible en Belgique sous prescription médicale. Le développement de son accès est toutefois limité par certains obstacles, qu’il s’agit de contourner :

  • d’abord, la naloxone n’est pas disponible dans toutes les ambulances, certaines étant davantage équipées que d’autres. C’est effectivement regrettable et à corriger, mais après tout, c’est surtout le « take-home naloxone » qui pourrait sauver des vies : l’usager de drogues ne doit pas devoir attendre les services d’urgence mais doit pouvoir s’inoculer lui-même l’antidote à l’overdose.
  • la naloxone n’est disponible que sous forme injectable alors que la solution nasale serait idéale. C’est tout aussi regrettable, mais est-ce réellement un problème pour des usagers de drogues dont une partie sont familiers avec l’injection ? Par ailleurs, la naloxone agit déjà en intra-musculaire : il n’est donc pas nécessaire de maîtriser l’injection intra-veineuse pour en user, même si le début de l’action est plus tardif en intramusculaire qu’en intraveineux.
  • la naloxone n’est pas gratuite ; elle est même chère pour les usagers de drogues qui vivent dans la grande précarité, la boîte de 10 gélules coûtant un peu moins de 40 euros. Le remboursement de ce médicament, voire la mise à disposition gratuite, sont effectivement à envisager. Néanmoins, n’est-il pas d’ores et déjà nécessaire d’expliquer à l’usager de drogues l’intérêt d’investir dans une boîte de naloxone, toujours à sa disposition pendant trois ans jusqu’à sa péremption ?
  • une disposition belge punit la personne qui inoculerait un produit de santé sans en avoir le diplôme, dans le cas où cette inoculation entraînerait des dommages. Mais croit-on vraiment qu’une personne, sauvant une victime d’une overdose, pourrait être poursuivie pour des dommages collatéraux ? Si c’est le cas, il est temps qu’il y ait une jurisprudence favorable aux actes maladroits mais salvateurs…

La naloxone, actuellement sur la table de la Cellule Générale de Politique Drogues, relie le décès du Professeur de Ruyver à celui d’usagers de drogues. Le développement de son accès est nécessaire : il s’agit bien d’un antidote à l’overdose aux opiacés, en ce compris au fentanyl. Ce développement est néanmoins urgent : il est donc nécessaire, dès aujourd’hui, d’appeler et conscientiser les médecins pour qu’ils prescrivent la naloxone à leurs patients (ex-)usagers de drogues. La prescrire, pour les médecins, et en disposer, pour les usagers, est une question de vie… ou de morts…

Sébastien ALEXANDRE
Directeur,
FEDITO BXL asbl – Drugs & Addictions in Brussels

Twitter Facebook Google+ LinkedIn Pinterest Scoop.it Email